Juillet 1992, j'ai dix-neuf ans, je suis sur la route direction Guincho, Portugal, nous sommes dans la saxo de la mère de Laurent, chargée à bloc, les planches à voile sur le toit. Plus de 24 heures de transport non-stop sans clim pour arriver sur la côte ouest du Portugal, à la Praia do Guincho, ce spot mythique de windsurf où le soleil, le vent fort et les vagues sont juste magiques. Ce spot je l'ai vu sur dans les magazines, j'en ai révé et aujourd'hui, on y est !
Après quelques jours d'attente, le swell est de la partie et les vagues montent haut, très haut. Au large, on voit des paquets de 4, 5 mètres ! pas de mètre ruban pour mesurer mais vu de la plage cela semble passer bien au-dessus de la taille du mât, mais avant même d'espérer arriver au large, il faut passer ce shore break de 2 mètres, une vague de proximité qui avance comme un mur pour venir se fermer violemment au bord de la plage.
Le vent est fort, très fort, renforcé par un thermique qui nous oblige à sortir nos plus petites voiles, en 4m² ou moins, des surfaces pratiques pour tenir dans les rafales, mais parfois insuffisantes en puissance pour se lancer, ce qui rend le départ plus hasardeux.
Nous sommes nombreux ce jour-là sur la plage : les locaux bien sûr, et les touristes comme nous, venus des quatre coins du monde pour avoir une chance de surfer Guincho !
Les combinaisons sont enfilées, les voiles sont gréées, les planches sont prêtes, alignées comme sur une ligne de départ, nous sommes tous là, prêts à en découdre, mais nous n'en faisons rien : nous attendons... nous attendons... nous attendons, notre moment, le bon timing, nous attendons pour nous lancer.
Cette attente génère du stress, de la tension, je sens mon ventre se nouer, je ne suis pas très à l'aise, d'autant qu'un Allemand vient de se blesser et que les secours arrivent pour l'emmener.
Laurent est le premier à s'élancer : il part, passe le shore break, prend de la vitesse et s'avance vers un monstre au large qui s'élève devant lui. La taille doit certainement l'impressionner, alors il ralentit en haut de la vague mais lance tout de même un saut à 2,3 mètres au-dessus du pic. Le problème, c'est que derrière, la vague creuse : Laurent fait une mauvaise réception et casse sa planche en deux, la Tiga Wave 257 réputée indestructible est fendue sur le dessus, elle a littéralement plié.
Laurent parvient à revenir et je l'aide à sortir de l'eau. Voilà qui n'arrange en rien ma montée de stress...
Quelques minutes plus tard, Gauthier s'élance. De mémoire, il fait 2 ou 3 allers-retours, prend quelques vagues et finit lui aussi par chuter dans des mousses qui l'amène tout droit dans la zone des rochers. Car oui, c'est un autre danger de la Praia do Guincho : se faire pousser dans les rochers et se retrouver prisonnier sur ces pierres glissantes balayées par les vagues.
Gauthier est en plein dedans, je le vois depuis la plage, son matériel le suit, son mât se plante dans un rocher, une vague arrive, la voile est déchirée... Il finit lui aussi par rejoindre le rivage.
L'envie ? L'insouciance ? Le défi ? Le besoin de prouver ? La soif d'adrénaline ? Je ne sais pas ce qui nous pousse dans ces moments, mais je me lance à mon tour.
Je passe difficilement le shore break, je prends de la vitesse, j'arrive sur une première grosse vague au large mais je décide de la contourner légèrement pour ne pas la prendre au pic en sautant. Je la passe derrière prudemment et je prends conscience, en pleine mer, de la taille des éléments.
De la plage, la vague paraît grosse ; quand vous êtes à ses pieds, elle est juste immense, l'effet est décuplé.
Je continue à pleine vitesse encore quelques centaines de mètres derrière elle puis je jibe pour me remettre en direction de la plage. Je retrouve évidemment la vague qui se forme, qui grandit encore et encore, et je me positionne pour pouvoir la prendre. La surfer est un grand mot. Cette première vague est tellement impressionnante que je me contente d'aller tout droit légèrement de travers, pour cette première pas question de faire le moindre virage, j'ai bien trop peur de tomber.
Ce qui m'impressionne le plus à ce moment-là, c'est le bruit que fait cette vague qui casse et le souffle de l'air propulsé quand elle ferme.
C'est marrant, je ne m'imaginais pas ça. Et là, en plein surf au milieu des éléments qui se déchaînent, je me mets à hurler, à crier je ne sais plus quoi, sans doute un gros "Ouuuuuuuuu" qui accompagne mon shoot d'adrénaline.
Juillet 1992, j'ai dix-neuf ans, ce jour là nous prendrons quelques vagues qui marqueront nos mémoires. C'est l'une des premières fois que je sors volontairement de ma zone de confort pour aller chercher une de mes premières montagnes. Ce jour là je n'ai pas battu un record du monde, j'ai juste gravi un petit Everest rien qu'à moi qui m'ouvrira d'autres portes de possibles et qui forgera ce que je suis.
Cettte semaine j'ai découvert cette photo de ces surfeurs devant l'immense et je me suis rappellé cette vague de Guincho, cet état d'excitation mêlé à la peur, cette explosion d'adrénaline qu'on a chaque jour envie de revivre.
Je suis admiratif de ces hommes qui défient cette nature tout en étant conscients qu'ils ne peuvent pas la dompter, mais qu'ils peuvent, un court instant, l'accompagner et construire leurs chemins.
Mon nom est Yann Puslecki, je suis indépendant. J’accompagne en mission ou en transition des équipes et des projets pour booster durablement la performance du digital commerce et des parcours omnicanaux. En savoir +