et si le vrai sujet n’était pas l’astrologie mais le fantasme managérial de l’équipe parfaite ?
Impossible cette semaine de passer à côté du documentaire "Les Bleus 2010, au cœur du chaos" disponible sur Netflix... On revient évidemment sur la fameuse histoire du bus, sur le rôle du sélectionneur controversé Raymond Domenech et sur tous les éléments qui ont amené à ce dénouement qui a marqué l'histoire du foot français.
Beaucoup voient dans ce reportage une mine d'enseignements sur les bonnes ou mauvaises pratiques managériales, j'ai choisi de m'attarder sur un point en particulier, la croyance en l'astrologie et son impact sur la constitution et le pilotage d'une équipe.
Comment un sélectionneur national pouvait-il laisser une croyance astrologique influencer sa lecture d’un groupe de très haut niveau ?
Raymond Domenech a dit : “Dans cette équipe, il y avait 6 ou 7 scorpions, la base était d’en éliminer le maximum, j’en ai gardé deux”
Beaucoup s'en étonne cette semaine sur les réseaux et pourtant ce n'est pas nouveau ! d'autres patrons ou hommes politiques ont déjà clairement affiché leur croyance en l'astrologie.
Mais derrière cette croyance, il y a je pense une autre question qui mérite d'être posée :
Jusqu’où un manager peut-il maîtriser l’alchimie humaine d’une équipe ?
Car au fond, l’histoire des « trop nombreux Scorpions » ne parle pas seulement d’astrologie. Elle parle du vieux rêve du management : trouver la combinaison humaine parfaite.
Le management adore les systèmes qui simplifient les humains
Constituer une équipe est probablement l’un des exercices les plus complexes du leadership. Un manager tente en permanence d’anticiper les conflits, les complémentarités, les egos, les relations d'influence et de pouvoir, la collaboration.
Pour réduire l'incertitude face à cette complexité, les systèmes de catégorisation sont rassurants. Ils donnent l’impression de rendre les comportements lisibles et l’astrologie propose justement cela : un Bélier serait impulsif, une Balance diplomate, un Scorpion intense ou conflictuel... L'astrologie transforme l’incertitude en profils reconnaissables, en pièces de puzzle qui s'assemblent car répondant à une forme spécifique.
L'astrologie n'est d'ailleurs pas le seul "outil" qui poursuit cet objectif : MBTI, DISC, profils de personnalité... permettent également de mieux comprendre les profils et personnalités.
Le fantasme de « l’équipe qui fonctionne naturellement »
Derrière ces approches existe une idée très séduisante : celle selon laquelle certaines personnalités seraient naturellement compatibles et d’autres incompatibles. Dans cette vision, le rôle du manager consiste à assembler des pièces de puzzle : éviter les caractères explosifs, équilibrer les tempéraments et construire une harmonie globale.
C’est une conception presque mécanique du collectif qui peut poser problème : à vouloir supprimer toutes les tensions, ne risque-t-on pas de fabriquer des équipes trop homogènes ? trop consensuelles ? incapables de s'enrichir par les différences, incapables de se remettre en question ?
Les grandes équipes combinent souvent des profils créatifs et des profils exécutants, des personnalités intuitives et analytiques, des leaders et des contradicteurs, des tempéraments calmes et des personnalités plus combatives. Le conflit n’est pas toujours un dysfonctionnement. Il peut devenir un moteur de performance.
Le danger : transformer les individus en catégories
Je vois deux dangers majeurs, le premier l'hypersimplification ! Dans la logique astrologique elle-même, réduire quelqu’un à son seul signe solaire est considéré comme réducteur. Les astrologues rappellent généralement qu’il faudrait aussi tenir compte de l’ascendant, de la position des planètes, de la lune, du thème astral complet... et évidemment du contexte de vie de la personne. Autrement dit, deux personnes nées sous le même signe peuvent avoir des personnalités radicalement différentes.
Le second danger est un problème éthique car dès lors qu’un manager attribue des traits fixes à une personne en fonction d’une caractéristique de naissance, il bascule vers une logique discriminatoire.
« les Scorpions sont ingérables », « les jeunes manquent de stabilité », « les seniors résistent au changement », « les femmes gèrent différemment l’autorité », ...
Le mécanisme est identique : réduire un individu à une catégorie censée expliquer son comportement avant même de le connaître.
L’astrologie rend ce mécanisme plus visible parce qu’elle paraît caricaturale. Mais elle révèle en réalité une tentation très présente dans le management contemporain : celle de vouloir prédire les humains plutôt que les comprendre.
Et si le vrai problème était le besoin de contrôle ?
Ce que révèle cette histoire, c’est le fantasme ancien du management scientifique : l’idée qu’il existerait une formule parfaite pour fabriquer une équipe gagnante. Le bon mélange. Le bon équilibre. La bonne alchimie humaine. Pourtant, les collectifs les plus performants sont souvent impossibles à prévoir. Ils naissent parfois de tensions inattendues, de personnalités incompatibles sur le papier, d’équilibres fragiles.
Le rôle du manager n’est peut-être pas d’éviter les différences, mais de les orchestrer
Un mauvais collectif n’est pas forcément un groupe composé de personnalités opposées. Très souvent, c’est un groupe où les tensions ne sont ni nommées, ni arbitrées, ni canalisées.
Le management moderne insiste de plus en plus sur cette idée : la qualité d’une équipe dépend moins des profils eux-mêmes que de la manière dont ils interagissent.
Autrement dit, deux personnalités fortes peuvent se détruire, ou se stimuler mutuellement, selon le cadre posé par le leadership.
La question n’est donc pas : « Quels signes astrologiques faut-il mélanger ? »
Mais plutôt : « Comment transformer les différences en énergie collective ? »
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Mon nom est Yann Puslecki, je suis indépendant. J’accompagne en mission ou en transition des équipes et des projets pour booster durablement la performance du digital commerce et des parcours omnicanaux. En savoir +